Sud-Soudan : donner une meilleure chance aux filles

« Des hommes viennent aux abords de l'école pour nous crier après », rapporte Jackline, 18 ans, élève à l'école secondaire de filles de Yambio. « Les gens pensent que les filles se cachent ici. Pour eux, il faudrait qu'on soit mariées.»
Il existe de nombreuses raisons qui poussent les parents à marier leurs filles. Pour certaines familles pauvres, une jeune fille est un fardeau économique et son mariage une stratégie nécessaire à la survie du foyer. Les parents pensent qu'un mariage précoce protègera leur fille des risques d'une agression sexuelle, ou plus généralement, la placera sous la protection d'un gardien de sexe masculin.
Le mariage précoce peut aussi être considéré comme un moyen d'empêcher les filles de tomber enceintes sans être mariées.
Dans le Sud du Soudan, on rencontre beaucoup plus d'épouses que d'élèves adolescentes. Sur une population de plus de 7 millions de personnes, seulement 500 filles environ finissent leur cycle d'études primaires chaque année. Par contre, une adolescente sur cinq est déjà mère.
Le mariage précoce est fréquent dans toute la région, mais dans le Sud-Soudan dévasté par des décennies de guerre civile, le problème est encore exacerbé par une pauvreté endémique.
La dot, généralement payée en bétail, est remise à la famille de la fille le jour de son mariage - faisant des filles l'une des seules sources de revenu réalistes dans une région où le citoyen moyen vit avec environ 25 cents par jour.
Pratiquement à chaque fois, le mariage sonne le glas de l'éducation. « On me dit que je perds mon temps », dit Jackline, qui est l'une des rares filles à être passées au niveau secondaire. « Mais si j'étais mariée, mon mari ne me laisserait pas aller à l'école.»

Pour relever un taux d'achèvement des études primaires qui tourne autour de 1 pour cent chez les filles au Sud-Soudan, les dirigeants locaux et les organismes internationaux conçoivent des stratégies novatrices pour encourager les familles à laisser leurs filles à l'école.
Depuis 2002, plus de 200 écoles communautaires de filles ont été ouvertes pour dispenser une éducation de base à un rythme accéléré, offrir un milieu protecteur aux jeunes filles et s'assurer qu'elles ont les connaissances nécessaires pour continuer leurs études dans des écoles conventionnelles.
Ce projet a été lancé par l'UNICEF, le Secrétariat à l'Éducation, et le Programme d'éducation de base au Soudan soutenu par l'USAID. Il s'inspire par ailleurs d'une approche efficace mise en oeuvre pour la première fois au Bangladesh.
De petits groupes d'élèves étudient avec le même professeur pendant plusieurs années, ce qui permet à un réseau d'aide de se développer à mesure que les filles avancent dans leurs études. Des horaires flexibles ont garanti le soutien des parents, tandis que les repas offerts par le Programme alimentaire mondial offrent une raison de plus de venir à l'école.
Des écoles sans risques sont une priorité pour les filles
À Yambio, l'écart entre les filles et les garçons dans l'éducation primaire a été réduit de 30 pour cent entre 2003 et 2004. Pourtant, pour la plupart des filles ici, les difficultés restent immenses.
Une femme sur neuf meurt pendant la grossesse ou l'accouchement au Sud-Soudan. Seulement sept pour cent des enseignants sont des femmes, et près de 90 pour cent de toutes les femmes ne savent ni lire ni écrire.
À 18 ans, une femme célibataire et sans enfants est souvent mise au ban de la société et jugée impropre au mariage. Des fillettes de 12 ans peuvent être obligées d'épouser des hommes bien plus âgés qu'elles.
L'UNICEF lutte contre le mariage précoce dans le cadre d'une stratégie plus vaste visant à instaurer un « environnement protecteur » les mette les enfants à l'abri de ce genre d'exploitation.
Le mariage précoce peut avoir des conséquences nuisibles sur les enfants - notamment des problèmes de santé, la violence conjugale et l'impossibilité de s'instruire. Une fois mariées, les filles ne reviennent pas à l'école.
À l'école secondaire de filles de Yambio, la nourriture est à peine suffisante, les professeurs n'ont pas la formation adéquate, et Jackline, la seule de huit frères et soeurs à aller à l'école, vend du thé au marché pour payer les frais de sa scolarité.
Mais c'est la menace de la violence qui l'inquiète le plus. Lorsqu'on lui demande ce dont l'école a le plus besoin, Jackline répond sans hésiter. « Il faudrait une barrière plus solide », dit-elle, « pour que l'on soit en sécurité quand nous ne voulons pas nous marier.»